Étoffe de maréchal

29/05/2021

Plusieurs figures de l'épopée napoléonienne auraient pu devenir des personnalités de premier rang, mais le sort n'a pas toujours permis que cela se réalisé pour certains d'entre eux. Ce fut notamment le cas du général Charles Marie Robert d'Escorches de Sainte-Croix.

Il naît le 20 novembre 1782 à Versailles dans une famille de vieille noblesse. Son père est maréchal de camp sous Louis XVI. Vu ses origines nobles, la famille émigre à la Révolution et le jeune Charles s'engage à 12 ans dans les armées royalistes. Il se bat en Belgique et en Vendée et est blessé à deux reprises. Mais son père reçoit finalement la charge d'ambassadeur à Constantinople à l'avènement du Directoire. Malgré le fait que ses parents le poussent dans une carrière de diplomate, Charles n'aspire qu'à rejoindre l'armée de Napoléon qui vole de victoires en victoires. Napoléon le fait entrer comme chef de bataillon au 1er régiment étranger. Il devient vite major du régiment de la Tour d Auvergne.

Le duel étant chose courante à l'époque, il est provoqué et accepte le duel avec un certain M. Mariolles qui n'est d'autre qu'un cousin de l'impératrice. Il l'occit et est directement accusé de meurtre et emprisonné. Toutefois, après enquête, il est blanchi et peut regagner son régiment sous les ordres de Massena qui se bat en Italie.

On peut comprendre que l'Empereur ne portait pas le jeune officier dans son cœur, mais ce dernier va vite lui montrer l'étendue de ses capacités et de son dévouement lors de la campagne d'Autriche en 1809. Il est nommé colonel à la terrible bataille d'Essling suite à une action d'éclat. Mais Napoléon est coincé sur l'île de Lobau et les travaux de construction des ponts sur le Danube sont vitaux pour espérer franchir le fleuve et livrer une bataille décisive. Napoléon ordonne alors à son maréchal Massena de le tenir en permanence au courant de l avancement des préparatifs tous les matins dès son réveil. C'est notre colonel Sainte-Croix qui doit s'en acquitter. Il va dès lors mettre un point d'honneur à remplir sa tâche avec le plus grand zèle, ne dormant que 2 heures par nuit.

Alors qu'il accompagne l'Empereur lors d'une visite de l'île, ce dernier lui dit 

Sais tu que j'ai failli te faire fusiller ?

Oui, Sire, je le sais et pour un cousin de l impératrice.

C'est que je ne te connaissais pas.

Et maintenant que votre majesté me connaît?

Pas même pour tous les cousins de l'impératrice !

Lors d'un de ses rapports matinaux à l'Empereur, un général russe, M. de Czernisehef, est introduit dans la pièce et Napoléon lui dit

Vous voyez ce jeune officier, il me semble retrouver en lui Lannes et Desaix. Personne jusqu'ici n'a compris ma pensée et ne l'a fait exécuter comme lui. Si la foudre ne le frappe pas en chemin, on sera étonné de voir ce que je ferai de lui.

Sainte-Croix est ensuite nommé, le 21 juillet 1809, général de brigade à 27 ans et prend la tête de la 1re brigade de la division de dragons de Caulaincourt partant l'année suivante en expédition au Portugal.

Sabre du général de Sainte-Croix
Sabre du général de Sainte-Croix

Alors qu'il effectuait le 11 octobre 1810 une reconnaissance devant les lignes de Torres Vedras près de Lisbonne lors de la bataille de Villafranca, un boulet mit fin à une carrière extrêmement prometteuse.

Un boulet ramé tiré par l'une des chaloupes canonnières croisant sur le Tage, enfilant la gorge et frappant par ricochet sur des quartiers de roc, vint broyer en deux le général.

Son corps jeté à vingt pieds au loin, ne tenait au tronc que par quelques lambeaux de chair et les liens horriblement ensanglantés d'une large ceinture de soie que le général avait l'habitude de porter.

(Rapport du sous-intendant militaire J.L. Lacour)

Napoléon avait publiquement dit de lui

Messieurs, c'est avec une pareille étoffe que je fais mes maréchaux.